Mademoiselle Lenormand, la femme qui lisait l'avenir des rois
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Il existe des destins qui semblent eux-mêmes avoir été écrits par une main invisible. Celui de Marie-Anne Adélaïde Lenormand en est la preuve la plus éclatante. Dans le Paris brûlant de la Révolution, alors que les têtes tombaient et que les fortunes se renversaient en une nuit, une femme coiffée d’un turban et entourée de bougies vacillantes attirait dans son salon du Petit-Lion une clientèle qui n’avait peur de rien ou qui, précisément, avait peur de tout.
Elle ne ressemblait à aucune diseuse de bonne aventure. Elle lisait le latin, le grec, parlait plusieurs langues, et dévorait les ouvrages d’astronomie avec la même avidité qu’elle posait ses cartes sur la table. Elle était, selon ses propres mots, une « philosophe de l’occulte ». Paris, lui, l’appelait tout simplement la Sibylle.
Alençon, 1768 : La petite fille qui voyait trop loin
Marie-Anne Adélaïde naît le 27 mai 1768 à Alençon, en Normandie, dans une famille de tisserands modestes. Très vite, l’enfant intrigue son entourage. On raconte qu’à l’âge de sept ans, elle annonce à sa maîtresse de pension une religieuse sévère qu’elle mourra dans la semaine. La femme rit. Elle mourut quatre jours plus tard. Ce récit, peut-être arrangé après coup, n’en est pas moins révélateur de la légende qui commençait à se tisser autour d’elle avant même qu’elle n’ait choisi ce destin.
Placée dans un couvent à Étampes, elle y reçoit une éducation solide et inattendue pour une fille de son milieu. Les sœurs lui enseignent les langues anciennes, la rhétorique, les sciences naturelles. Elle lit tout ce qui lui tombe sous la main. Mais ce qui fascine la jeune Marie-Anne, c’est l’invisible : ce qui se cache derrière le visible, derrière les événements, derrière les visages. À dix-neuf ans, elle monte à Paris. Elle ne reviendra jamais vraiment vivre ailleurs.
Paris en feu et une boutique rue de Tournon
Nous sommes en 1790. La Révolution bat son plein. Les aristos fuient ou finissent à la guillotine, le peuple exulte et tremble à la fois, et dans cette atmosphère d’incertitude absolue, un besoin nouveau s’empare des Parisiens : savoir. Savoir ce qui va se passer. Savoir si l’on sera encore vivant le lendemain.
C’est dans ce contexte que Mademoiselle Lenormand elle a vingt-deux ans et une assurance déconcertante ouvre une boutique de cartes et de consultation rue de Tournon, puis s’installe durablement au 5, rue de Savoie, dans un appartement sombre et parfumé d’encens. L’enseigne est sobre. La réputation, elle, fait le travail.
« Elle regardait ses clients comme si elle les voyait de l’intérieur. Beaucoup ressortaient troublés. Certains ne revenaient jamais. D’autres ne la quittaient plus. »
Sa méthode est singulière. Elle utilise des jeux de cartes ordinaires et des tarots, mais aussi des dés, des figures géométriques, la lecture des rêves que ses clients lui décrivent, et parfois simplement l’observation minutieuse du visage, des mains, de la façon dont une personne entre dans une pièce. Elle ne prétend pas être magicienne. Elle se dit « lisante dans le livre du destin ». Et le destin, en ce début de XIXe siècle, a d’excellents clients.
Joséphine, Napoléon et une prédiction qui traversa l’Histoire
L’épisode le plus célèbre de la vie de Mademoiselle Lenormand reste sa rencontre avec une jeune créole qui n’est pas encore impératrice. Joséphine de Beauharnais se présente un jour dans le salon de la cartomancienne, accompagnée de quelques amies. Elle est alors en prison aux Carmes pendant la Terreur, et son mari Alexandre vient d’être guillotiné.
La Lenormand pose ses cartes. Elle voit. Elle annonce à Joséphine qu’elle sera plus que reine, qu’elle régnera sur la plus grande partie de l’Europe, mais que ce règne lui coûtera cher en larmes. Elle lui parle d’un homme petit, d’origine étrangère, d’un amour immense et d’une répudiation cruelle. Joséphine sort de là pâle comme une morte ou comme quelqu’un qui vient d’apercevoir son propre avenir dans un miroir.
Napoléon lui-même, dit-on, convoqua la Lenormand à plusieurs reprises. Il n’aimait pas ce qu’elle lui disait. Elle lui prédit l’exil et la chute. Il la fit emprisonner. Deux fois. Elle ressortit, à chaque fois, sans avoir changé une syllabe de ses prédictions. Elle n’avait peur ni des puissants ni de leurs geôles.
Les puissants à ses pieds et quelques anecdotes savoureuses
Au fil des années, la liste de ses visiteurs devient un véritable almanach de la célébrité européenne. Le tsar Alexandre Ier de Russie la consulte lors de son passage à Paris et repart, dit-on, confondu. Le prince de Prusse envoie un émissaire. Des ministres, des généraux, des financiers, des poètes tous font un détour par la rue de Savoie. On dit même que Talleyrand, ce renard politique par excellence, ne prenait jamais de décision importante sans lui avoir rendu visite au préalable.
Une anecdote particulièrement savoureuse implique les épouses de trois des premiers consuls de la République Mesdames Bonaparte, Lebrun et Cambacérès. Les trois femmes se rendent ensemble chez la Lenormand, curieuses de connaître leur avenir. La cartomancienne tire les cartes de la première, puis de la deuxième, puis s’arrête sur celles de la troisième et déclare avec la plus grande simplicité qu’elle seule sera impératrice. Les deux autres rient. Joséphine garde les yeux baissés.
Il y a aussi cette scène, rapportée par plusieurs mémorialistes de l’époque : un jeune officier arrogant se présente un matin dans le salon, traite la Lenormand de charlatane à voix haute et exige qu’on lui « prouve » ses talents. Elle le regarde une seconde, lui dit qu’il mourra en duel avant la fin de l’année, et lui conseille de régulariser ses dettes avant cela. L’officier part en riant. Il mourut effectivement en duel, en octobre, laissant des dettes considérables.
Une femme libre dans un siècle qui ne l’était pas
Ce qui fascine autant que ses prédictions, c’est la femme elle-même. Dans une époque où les femmes n’avaient guère d’existence légale ni sociale hors du foyer, Marie-Anne Adélaïde Lenormand gérait seule sa boutique, ses finances, sa réputation. Elle écrivait beaucoup. Elle a laissé une dizaine d’ouvrages : des mémoires, des traités sur la cartomancie, des récits de ses consultations les plus célèbres. Elle avait une plume vive, parfois acide, toujours précise.
Elle fut arrêtée à plusieurs reprises. Sous la Révolution, sous le Consulat, sous la Restauration. On l’accusait de pratiquer des « sciences occultes prohibées », ce qui était une façon commode de neutraliser quelqu’un qui savait trop de choses sur trop de monde. À chaque fois, elle se défendit avec une habileté que n’aurait pas reniée un avocat chevronné, invoquant la liberté de pensée, l’impossibilité de prouver une imposture et, parfois, le fait que ses accusateurs eux-mêmes étaient venus la consulter.
« Je ne prédis pas l’avenir. Je lis ce que les hommes portent déjà en eux-mêmes, et qu’ils refusent de voir. »
— Mademoiselle Lenormand
Le jeu de cartes qui porte son nom
Aujourd’hui, le nom de Lenormand est surtout associé à un jeu de 36 cartes qui se vend dans le monde entier des cartes simples, à l’imagerie directe et symbolique, très différentes du tarot. Le destin veut que Mademoiselle Lenormand elle-même n’ait jamais utilisé ce jeu. Il fut créé après sa mort, par des éditeurs qui s’approprièrent son nom pour capitaliser sur sa renommée colossale. Elle aurait probablement trouvé cela à la fois flatteur et irritant.
Pourtant, le « jeu de Lenormand » est devenu l’un des systèmes divinatoires les plus pratiqués au monde, enseigné dans des écoles de cartomancie en Allemagne, en Hongrie, en Amérique latine, en Asie. Sa mémoire a, en quelque sorte, colonisé l’inconscient collectif de plusieurs continents. Pas mal pour une fille de tisserand normand.
La dernière carte : juin 1843
Marie-Anne Adélaïde Lenormand meurt le 25 juin 1843, à Paris, à l’âge de soixante-quinze ans. Elle est riche ce qui, pour une femme de sa condition et de son époque, représente en soi une forme de miracle. Elle laisse derrière elle une fortune considérable, une bibliothèque impressionnante et une réputation à nulle autre pareille.
On dit que dans ses derniers jours, elle avait refusé de tirer ses propres cartes. Non par peur elle qui n’avait jamais eu peur de rien mais parce que, selon ses propres mots rapportés par ses voisines, « certaines choses n’ont pas besoin d’être annoncées pour être acceptées ».
Il reste d’elle des livres, un jeu de cartes qui n’est pas le sien, des légendes qui continuent de s’écrire, et cette question que tout le monde finit par se poser en apprenant son histoire : et si elle avait vraiment su ?
Peut-être est-ce là la vraie magie non pas dans les cartes, mais dans la capacité à regarder un être humain droit dans les yeux et à lui dire ce qu’il n’ose pas encore penser tout seul.