Les sorcières du Moyen Âge

Les sorcières du Moyen Âge

HISTOIRE ET MYSTÈRES

Entre mythe, peur et réalité historique

Pendant des siècles, le mot « sorcière » a suffi à faire trembler des villages entiers. Entre le XIIIe et le XVIIe siècle, des dizaines de milliers de femmes ont été jugées, torturées et exécutées au nom de la lutte contre la sorcellerie. Mais qui étaient vraiment ces femmes accusées de pacte avec le diable ? Guérisseuses, sages-femmes, vieilles femmes solitaires ou simples boucs émissaires d'une société en crise : la réalité historique est bien plus fascinante, et plus tragique, que la légende.

I. Des origines anciennes

Avant que l'Église ne construise le mythe de la sorcière sabbatique, les croyances populaires reconnaissaient l'existence de femmes dotées de pouvoirs particuliers. Ces femmes occupaient une place ambivalente dans leur communauté : craintes et respectées à la fois. Elles connaissaient les plantes médicinales, aidaient aux accouchements, préparaient des remèdes contre les fièvres, et pratiquaient parfois une forme de divination très simple.

Pendant longtemps, l'Église tolère ces pratiques comme des superstitions rurales sans grande importance. La rupture viendra plus tard, brutalement.

Il y a des femmes criminelles qui, séduites par des illusions et des phantasmes du démon, croient et prétendent chevaucher dans la nuit sur certaines bêtes avec Diane, déesse des Gentils.

Canon Episcopi, Xe siècle. Ce texte indique que l'Église considérait alors ces croyances comme de simples illusions.

ANGÈLE DE LA BARTHE, PREMIÈRE SORCIÈRE CONDAMNÉE AU BÛCHER (1275)

À Toulouse, une femme nommée Angèle de la Barthe est jugée par l'Inquisition. Elle avoue, probablement sous la torture, avoir eu des relations avec le diable et avoir nourri un monstre mi-serpent mi-loup avec des cadavres d'enfants. Elle est brûlée vive. Son cas est souvent cité comme la première exécution officielle pour sorcellerie en Europe occidentale, inaugurant une longue et sanglante ère de persécutions.

II. L'Inquisition et la construction du crime

La grande transformation survient aux XIVe et XVe siècles. Sous l'influence des théologiens, l'idée se répand que les sorcières ne sont plus de simples femmes ignorantes : elles sont désormais présentées comme les servantes conscientes de Satan, réunies lors de sabbats nocturnes pour adorer le diable, piétiner la croix et pratiquer des sacrifices d'enfants.

En 1484, le pape Innocent VIII publie la bulle Summis Desiderantes Affectibus, officialisant la chasse aux sorcières. Deux ans plus tard, deux dominicains allemands publient le Malleus Maleficarum, le Marteau des Sorcières, qui deviendra le manuel de référence des inquisiteurs pendant deux siècles.

La sorcellerie vient du désir charnel qui est chez les femmes insatiable.

Malleus Maleficarum, Kramer et Sprenger, 1486. Les femmes y sont décrites comme naturellement plus faibles face aux tentations du diable.

LE TEST DE LA NAGE : LA LOGIQUE IMPLACABLE DU NOYAGE

L'un des tests les plus utilisés pour détecter une sorcière était l'ordalie par l'eau. L'accusée était ligotée et jetée dans une rivière. Si elle coulait, elle était innocente, mais souvent déjà morte. Si elle flottait, c'était la preuve qu'elle était sorcière, et elle était brûlée. Cette logique circulaire terrifiante illustre l'impossibilité totale pour une accusée d'échapper à sa condamnation.

III. Le sabbat : fantasme ou réalité ?

Selon les inquisiteurs, les sorcières se retrouvaient la nuit en des lieux déserts, volant sur des balais ou des animaux, pour adorer Satan sous la forme d'un bouc, danser et festoyer. Les historiens modernes ont tenté de comprendre l'origine de ces croyances. Certains avancent que des plantes hallucinogènes, comme la belladone, la mandragore ou le datura, étaient réellement utilisées dans des rituels populaires, produisant des états de transe et des visions de vol.

LES BENANDANTI : DES SORCIERS QUI COMBATTAIENT LES SORCIÈRES

Dans le Frioul (Italie du Nord), l'historien Carlo Ginzburg a découvert dans les archives inquisitoriales un phénomène stupéfiant : les Benandanti, des hommes nés coiffés avec le cordon ombilical sur la tête, qui prétendaient sortir de leur corps la nuit pour combattre les sorcières et protéger les récoltes. Ces chamans populaires étaient convaincus d'être du côté du bien. L'Inquisition finit par les condamner comme sorciers au terme d'un processus de plusieurs décennies.

IV. Profil des accusées : qui brûlait vraiment ?

Contrairement à l'image romantique de la vieille femme isolée vivant dans les bois, les accusées de sorcellerie étaient des personnes bien réelles, ancrées dans leur communauté. L'historienne Anne Llewellyn Barstow a montré que 80 % des victimes étaient des femmes, souvent âgées, veuves, pauvres, ou au contraire trop indépendantes. Mais des hommes furent également exécutés, notamment en Islande où ils représentaient 90 % des condamnés.

Les voisins jouaient un rôle central : une vache morte, une mauvaise récolte, un enfant malade suffisaient à transformer une querelle de voisinage en accusation de sorcellerie.

WALBURGA HAUSMÄNNIN, BRÛLÉE À DILLINGEN (1587)

Cette sage-femme allemande fut accusée d'avoir tué des dizaines de nourrissons qu'elle aidait à mettre au monde, de les avoir offerts au diable et de les avoir mangés. Sous la torture, elle avoua des crimes impossibles. Elle fut exécutée selon un protocole de terreur : on lui arracha la peau avec des tenailles rouges, puis elle fut brûlée vive. Son cas illustre à quel point les sages-femmes, femmes de savoir et de pouvoir, étaient des cibles de choix.

V. La grande chasse : chiffres et géographie

L'ampleur réelle de la chasse aux sorcières a longtemps été exagérée. On parle parfois de millions de victimes. Les historiens contemporains estiment plutôt entre 40 000 et 60 000 exécutions entre le XVe et le XVIIIe siècle, ce qui reste un bilan effroyable. L'Allemagne, la Suisse et la France sont les pays les plus touchés. L'Espagne et l'Italie, pourtant terres de l'Inquisition, sont paradoxalement moins affectées : l'Inquisition espagnole, très institutionnalisée, se montrait plus sceptique vis-à-vis des aveux de sorcellerie que les tribunaux civils du Nord de l'Europe.

SALZBOURG 1677-1681 : LE MASSACRE DES ENFANTS SORCIERS

Dans le prince-archevêché de Salzbourg, une chasse aux sorcières d'une cruauté rare ciblait principalement des enfants et adolescents errants. Plus de 130 personnes furent exécutées en quelques années, dont beaucoup d'enfants accusés d'avoir participé au sabbat. Le déclencheur fut un adolescent nommé Zauberjackl qui prétendait pouvoir enseigner la sorcellerie. Ses confessions sous la torture emportèrent dans la mort des dizaines d'innocents.

VI. Les voix qui s'élevèrent

Tous les contemporains n'acceptèrent pas sans mot dire la folie des procès en sorcellerie. Dès le XVIe siècle, des voix dissidentes commencèrent à s'élever pour mettre en doute la réalité des sabbats et dénoncer les abus de la torture. Johann Weyer, médecin flamand, soutient en 1563 que les femmes accusées sont des malades mentales victimes d'illusions, et non des criminelles.

Si l'on soumettait à la torture tous les juges, prêtres et nobles d'Allemagne, combien n'avoueraient pas être sorciers ?

Friedrich Spee von Langenfeld, Cautio Criminalis, 1631.

VII. La dernière sorcière d'Europe

La fin officielle des grands procès intervient au tournant du XVIIIe siècle, avec les Lumières et le développement d'une pensée rationnelle. La dernière exécution légale pour sorcellerie en Europe a lieu en Suisse en 1782.

ANNA GÖLDI, RÉHABILITÉE 226 ANS APRÈS SA MORT

Servante dans une famille aisée de Glaris en Suisse, Anna Göldi fut accusée d'avoir ensorcelé la fille de son employeur. Sous la torture, elle avoua avoir conclu un pacte avec le diable. Elle fut décapitée le 13 juin 1782. En 2008, soit 226 ans après sa mort, le parlement du canton de Glaris la réhabilita officiellement, reconnaissant qu'elle avait été victime d'un meurtre judiciaire. Un musée lui est aujourd'hui consacré à Mollis.

Conclusion

La chasse aux sorcières n'est pas seulement une page sombre de l'histoire médiévale. Elle est le miroir grossissant des peurs et des mécanismes d'exclusion d'une société. Elle nous parle de la façon dont une communauté désigne ses boucs émissaires, et du danger que représente un système judiciaire dépourvu de garanties. Ces femmes, guérisseuses, vieilles femmes solitaires, sages-femmes, veuves indépendantes, méritent que nous les tirions de l'ombre. Non pas comme des sorcières de conte, mais comme ce qu'elles étaient vraiment : des êtres humains broyés par la peur et l'intolérance.

Pour aller plus loin : Carlo Ginzburg, Le Sabbat des Sorcières (1989) · Silvia Federici, Caliban et la Sorcière (2004) · Brian P. Levack, La Grande Chasse aux Sorcières (1987) · Anne Llewellyn Barstow, Witchcraze (1994) · Friedrich Spee von Langenfeld, Cautio Criminalis (1631)

Retour au blog